"Premières expéditions"

April 28, 2018

Voici en avant-première l'avant-propos de "Quatre du Congo", l'un des deux récits d'aventure de Patrice Franceschi contenus dans "Premières expéditions", qui vient de paraître :

 

 

  La première édition de ce récit d’aventure parut chez Fernand Nathan en janvier 1977 sous le titre de « Au Congo jusqu’au cou ». Un titre que je n’avais pas choisi. Huit mois plus tôt j’avais confié le manuscrit à cet éditeur - un manuscrit recopié à la main faute d’avoir pu acheter une machine à écrire, je m’en souviens encore –, et sans plus me préoccuper de la suite, j’étais reparti en Amazonie pour une nouvelle expédition. A mon retour, je trouvais le livre imprimé ; le texte avait été respecté mais le titre changé. J’imagine que dans l’esprit de mon éditeur, cette modification décidée en mon absence lui avait paru indispensable pour mieux correspondre au contenu du livre. Celui-ci racontait, en effet, l’histoire quelque peu rocambolesque de quatre garçons de 20 ans lancés à corps perdu dans une expédition chez les Pygmées du nord-Congo - expédition dont ils avaient bien faillit de pas revenir. Cette région était alors l’un derniers carrés de la jungle africaine et, de fait, on plongeait vite « jusqu’au cou » dans cette jungle d’une rare cruauté qui était comme une métaphore de la vie réelle et non idéalisée… Mais, en moi-même, cet aspect des choses était, comment dire… presque secondaire. Ce qui m’avait le plus marqué tout au long des épreuves physiques et morales dans lesquelles notre jeunesse avaient été involontairement jeté - essentiellement lors de la tentative de jonction à pied des rivières Sangha et Oubangui - c’était, certes, d’avoir été confronté à la mort pour la première fois de notre courte existence. Mais c’était surtout, et là était l’important, d’avoir découvert à quel point la perspective de cette mort avait pu souder nos quatre individualités pour lui faire face. Et cela avec une intensité que je retrouverai rarement par la suite. Il s’agissait d’une découverte profonde, d’une expérience extrême, initiatique, même.

     Et cette dernière était d’autant plus étrange que je ne voyais pas comment nous aurions pu nous en attribuer le moindre mérite.

    Cette expérience initiatique, je pourrais la résumer ainsi aujourd’hui : avant de la vivre, nous étions quatre garçons aux divergences de caractères nettement marquées, réunis par une amitié somme toute normale. Après cette expérience, la normalité devait reprendre son cours, l’existence nous séparant ou nous réunissant au gré de ses caprices et du tourbillon de la vie. Mais pendant la durée exacte de cette expérience, nous avions été autres. Il y avait eu une sorte de parenthèse inexplicable qui avait vue nos quatre personnalités se fondre en un seul corps et un seul esprit tendu vers un seul but : la sauvegarde des quatre parties qui composait ce corps et cet esprit, sans que l’une de ces parties cherche à en tirer avantage au détriment des trois autres. Même dans les pires moments de famine, quand nous aurions pu nous entredéchirer pour une poignée d’insectes ou les restes de l’un des rares singes que nous parvenions à tuer, nous n’avions été qu’un pour survivre ensemble. J’avais vécu cette solidarité sans concession, avec les sacrifices qu’elle exigeait, comme une sorte de miracle. L’inverse aurait normalement eu beaucoup plus de chance de se produire : devant l’infortune et l’adversité, chacun de nous aurait pu rester lui-même et ne chercher que sa propre survie dans un pur « instinct de conservation » animal, à l’image d’un mauvais naufrage au cours duquel le « sauve qui peut » général laisse chacun face à son destin. Ce qui nous aurait menés à coups sûr à notre perte. Mais il y avait eu ce miracle.