Pourquoi il faut lire... Osa Johnson

May 7, 2018

L'une des plus grandes aventurières de l'entre-deux guerres.

 

    On l'a oublié aujourd'hui, mais Martin et Osa Johnson formèrent le plus célèbre couple d'aventuriers de l'entre deux-guerres. Une célébrité à rendre jaloux n'importe quel pipole actuel tant elle dura dans le temps, ne fut entachée par rien, et reposa sur une réalité: l'invention du documentaire ethnologique et animalier, genre cinématographique absolument nouveau pour l'époque. Ils en furent les pionniers au moment même où naissait le cinéma. C'est à eux que nous devons les premiers lions sur pellicule ou les premiers Pygmées sur grand écran. On peine à imaginer de nos jours le choc émotionnel provoqué par ces images. Elles frappèrent les esprits par leur puissance, la liberté qui en émanait, et ce qu'elles offraient: la découverte d'un monde encore largement vierge et inexploré, sans bouger de chez soi – ce qui n'était encore jamais arrivé. La fascination qu'Osa et Martin exercèrent sur leurs contemporains n'a pas eu d'égale par la suite.

  Tous deux étaient issus de familles modestes, et rien ne les prédestinait au succès. Pour le grand public, cette origine sociale ajoutait à leurs exploits le mythe d'une Amérique donnant sa chance aux plus entreprenants pour peu qu'ils sachent sauter hors des rails et emprunter des chemins de traverse quels que soient les risques. Martin et Osa étaient, à leur manière, des exemples de réussite comme on les aimait pour conjurer les inégalités sociales.

       Dans ce couple mythique que les foules s'arrachaient lors de ses tournées de conférences, la frêle Osa était sans doute plus remarquable encore que son mari. Car par l'un de ces paradoxes énigmatiques de l'existence, elle n'avait jamais «cherché» l'aventure. Elle l'avait «épousé» – ce qui n'est pas tout à fait la même chose – par amour pour un aventurier placide mais déterminé, ancien compagnon de Jack London dans la «croisière du Snarck», ce Martin Johnson auquel rien ne faisait peur et qu'elle avait décidé de suivre pour la vie. Leur rencontre fut celle de deux êtres exceptionnels que tout portait à devenir «inséparables». Et, de fait, ils ne se quittèrent jamais : histoire d'amour et d'aventure,trajectoire fulgurante, destin fusionnel jusqu'à la mort, il n'en fallait pas plus pour entrer dans la légende.

    Dans l'imaginaire collectif de ces «années folles», Osa fut également le symbole d'une révolution qui prenait à peine son envol: l'émancipation féminine. Cela paraît banal aujourd'hui, mais cette femme partie de rien dut affronter bien des épreuves et accomplir d'innombrables exploits dans les savanes africaines, sur les fleuves de Bornéo, ou dans les jungles des Nouvelles Hébrides, avant de pouvoir rejoindre un panthéon jusqu'alors réservé aux hommes. Elle s'y trouva en compagnie des premières aviatrices lancées à la conquête du ciel et des premières femmes «écrivains voyageurs» rivalisant avec leurs confrères masculins. Ce n'est pas rien. D'autant que tout ce qu'elle accomplit le fut avec simplicité et naturel, sans acrimonie ni revendications, loin des tensions des luttes féministes qui allaient suivre.

 

      Les mémoires d'Osa Johnson n'ont pas de prétention littéraire. Elles sont avant tout un «chant de la vie» placé sous le signe de l'aventure. C'est déjà beaucoup. Et c'est la modestie accompagnant ce chant, comme la sincérité qui le traverse de bout en bout, qui lui donne toute sa force.

      De surcroît, les pages que nous a laissées Osa ont un autre mérite aujourd'hui: nous permettre de mesurer ce qui a changé en à peine moins d'un siècle dans le domaine du voyage et de l'aventure. Et ce qui a d'abord changé, c'est la disparition d'une certaine forme de fraîcheur. Du temps d'Osa, l'angoisse existentielle de notre siècle était inconnue. Il flottait dans l'air une confiance absolue dans les possibilités offertes par le monde, une foi candide dans l'avenir et ses promesses. Cette confiance amenait à s'engager sans crainte du futur, à partir au loin sans s'angoisser des retours. On ne se posait pas encore de – mauvaises – questions. La fraîcheur qui imprègne les pages du livre d'Osa, avec parfois son lot de naïvetés – mais aussi son énergie inépuisable –, laisse au cœur un goût de mondes perdus qui ne reviendront jamais.

      La liberté d'action qui prévalait dans ces années de l'entre-deux-guerres est aussi quelque chose d'impressionnant. Vous pouviez partir au bout du monde avec «armes et bagages» – au sens propre du terme – sans qu'on vienne contrôler vos «faits et gestes» à tout bout de champs pour vous empêcher d'être vous-même. Vous alliez où vous vouliez et pouviez revenir chez vous avec un orang-outang sur l'épaule sans vous voir refouler à la frontière par une autorité quelconque appliquant à la lettre une liste toujours plus longue de normes, de règles et d'obligations. En la matière – c'est‑à-dire en matière de liberté –, pas de doute: «c'était mieux avant», sauf à ne plus savoir porter de jugements sains et lucides, débarrassés des dogmes et sectarismes érigés en règle pour l'adoration des veaux d'or contemporains. Aventure et liberté formaient une même rime poétique, celle que chantaient les grands voyageurs depuis Simbad le marin et Marco Polo. Cette rime est aujourd'hui largement abîmée par la société de surveillance généralisée dans laquelle nous sommes entrés et par la quête éperdue de sécurité qui est devenue l'une des marques de nos sociétés.

     

 

     Martin et Osa avaient aussi une conscience du temps et de son emploi qui n'est plus la nôtre. Quand ils partaient réaliser un film sur les rhinocéros ou les peuples du Congo, ce n'était pas pour quelques semaines. Ils partaient des années. En cours de route, il leur arrivait même, pour un oui ou pour un non, de décider de rester des mois au même endroit. Les deux amoureux ne se pressaient jamais. Mieux: quand les nécessités de leurs expéditions l'exigeaient – et il s'agissait d'expéditions «à l'ancienne» composées de véhicules par dizaines et de colonnes de porteurs par centaines –, ils établissaient de véritables «camps de base» et s'y installaient comme s'ils devaient y passer le reste de leurs jours. C'est peu dire qu'ils n'avaient pas la moindre idée du monde de l'immédiateté qui allait surgir après eux et des individus multitâches qui allaient les remplacer.

      Le dernier point marquant du livre d'Osa est le tableau qu'elle brosse de ce qu'était encore l'éden africain: profusion inimaginable d'animaux, virginité des espaces naturels, insignifiance de la pollution, absence de pression démographique. C'est quelque chose dont on n'a plus idée. On mesure avec effroi ce qui a été dévasté par la suite. Impossible de ne pas se dire qu'on aurait préféré vivre à cette époque où l'on pouvait admirer le passage majestueux d'immenses troupeaux d'éléphants plutôt qu'à la nôtre qui oblige à se battre pour sauver leurs derniers représentants. De tout cela, je ne voudrais pas faire naître l'idée que l'intérêt du livre d'Osa réside dans la nostalgie qui peut en émaner. C'est, bien sûr, quelque chose que nous pouvons ressentir – et sans complexe, la nostalgie n'étant pas la maladie dont certains voudraient affubler les esprits lucides – mais il faut préférer d'abord ce que permet ce texte: un froid constat de l'évolution de notre monde. Préférence intellectuelle, donc.

      Ce qui m'amène automatiquement à un conseil avant de laisser la place à l'intrépide Osa. Gardons-nous avec elle de commettre le «péché d'anachronisme». L'anachronisme est ce travers de l'intelligence qui consiste à juger le passé avec les valeurs du présent. Succomber à ce poison d'autant plus insidieux qu'il est répandu de nos jours, interdit de comprendre ce qui nous a précédés et, dans le cas d'Osa, nous empêcherait de saisir son être profond. Ce serait même lui faire l'injure d'une modernité dévoyée. Osa juge son époque à l'aune de son temps, porte sur les hommes qu'elle découvre le regard de son temps, se comporte comme on se comporte en son temps – et il n'y a pas là de quoi s'étonner. Tous les récits de voyages anciens, dans toutes les civilisations, à toutes les époques, portent cette marque. Le principal est ailleurs avec Osa: dans sa quête, toujours aussi moderne, de ce qui fonde l'intérêt de l'existence à travers l'exercice, sans cesse risqué, de ses passions.