Pourquoi il faut lire... Edgar Maufrais

 

        A la recherche de mon fils est l’un des plus poignants témoignages jamais écrit sur la force de l’amour paternel.

     Voici l’histoire d’un homme modeste, ni aventurier ni écrivain, qui décide à un âge déjà avancé, de braver un destin contraire et de consacrer le reste de son existence à un unique but : retrouver son fils de vingt-trois ans, mystérieusement disparu un jour de 1950 en tentant d’établi en solitaire la jonction entre la Guyane et le Brésil à travers les légendaires Monts-Tumuc Humac alors inexplorés. Pour sauver son fils Raymond - ce garçon hanté par la volonté solaire de vivre l’aventure comme dans les livres - Edgard, le père exemplaire, poursuit seize années durant la chimère de le ramener un jour à sa mère. Seize années d’expéditions incroyables dans les immensités de l’Amazonie. Seize années à tenter l’impossible. Le sacrifice de toute une vie. L’odyssée d’un homme désespéré.

   La disparition de Raymond Maufrais s’était muée dès les premiers jours en une « affaire Maufrais », énigmatique et fascinante, bientôt un mythe, dont s’était emparé la presse - le plus souvent, hélas, de manière sensationnelle ou inexacte. Les recherches de son père font aussitôt écho à ce mythe. En quelques années, elles hissent les aventures des deux hommes au niveau d’une saga romanesque dont on n’a plus idée aujourd’hui. Elle exalte des millions de jeunes qui se retrouvent dans les valeurs de courage et de sacrifice portés par le père et son fils. Au point qu’il existe encore aujourd’hui une « association des amis de l’explorateur Raymond Maufrais » destinée à préserver leur mémoire de l’oubli.

 

      Edgard Maufrais, humble comptable à l’arsenal de Toulon, n’était en rien préparé à affronter les périls, les peines et les souffrances que les forêts vierges de l’Amérique du sud réservaient encore aux Européens en ces temps pas si lointain où l’exploration avait encore un sens. Cependant, il endure et supporte toutes les épreuves que le sort lui inflige. Et cela avec une dignité et une abnégation d’autant plus admirables que l’infortune et l’adversité ne cessent de l’accabler après avoir accablé son fils. Trompés par nombre de ses compagnons de voyage, aidés par certains, finalement abandonné par tous, Edgard manque cruellement des moyens financiers nécessaires à son succès. Mais habité par une force morale et un espoir que rien ne semble pouvoir entamer, il poursuit sa quête inaccessible année après année, échec après échec - jusqu’au calvaire, jusqu’à ce que l’usure du temps et la malignité des hommes viennent à bout de lui.

      Edgard ne retrouvera jamais Raymond. Il ne parviendra pas même à savoir ce qu’est devenu son fils. Exténué et brisé, il s’éteint à l’hôpital militaire de Toulon dix ans après son dernier retour. La mère de Raymond, Marie-Rose, survit vingt ans à son mari après avoir perdu la raison à force d’attente et de désespoir. Les pages de ce destin funeste ne peuvent donc se lire sans un serrement de cœur. Elles sont la traduction pudique et distancié de l’amour sans fin d’un père pour son fils, en même temps que la chronique implacable d’une longue descente « au cœur des ténèbres ». Une forme de tragédie grecque scellée dans les tréfonds de la jungle.

 

        Après avoir réédité dans cette collection Aventures en Guyane du jeune Raymond Maufrais - livre tiré de ses journaux de marche retrouvés par un Indien au hasard de ses chasses sur les berges d’une rivière perdue - voici donc le récit du père.

      Pour financer ses recherches, Edgard Maufrais avait accepté la proposition des éditions Julliard de raconter - à sa manière d’homme simple et direct - l’histoire de ses quatorze premières tentatives. On les trouvera ici telles qu’ont pu les lire ses premiers lecteurs il y a plus d’un demi-siècle. Mais on découvrira à leur suite les témoignages des ultimes expéditions d’Edgard, rassemblées par les soins méticuleux de Geoffroi Crunelle, l’une des plus fidèles sentinelles du souvenir des Maufrais.

         A la recherche de mon fils tel que présenté dans cet ouvrage constitue ainsi la version la plus complète des aventures dramatiques d’Edgard Maufrais.  

 

   En publiant les livres du père et du fils, introuvables depuis longtemps, je m’acquitte en vérité d’une dette à leur égard. J’avais quinze ans lorsque je lu pour la première fois le livre d’Edgard après avoir découvert celui de Raymond - cette figure si fraternelle de l’aventure désintéressée. C’était au cours d’un hiver de la banlieue parisienne, au fond d’une salle de classe où je n’écoutais guère le cours d’un cher maître en mathématique, dissimulé derrière le dos d’un camarade afin de poursuivre une lecture interrompue la nuit précédente. Raymond et Edgard Maufrais me parlaient davantage que n’aurait pu le faire n’importe quel professeur. Je découvrais dans le livre d’Edgard la révélation de ce dont un homme est capable quand il a foi en quelque chose de plus grand que lui. Dans celui de Raymond j’avais été pris par l’exaltation de l’existence lorsque celle-ci poursuit un but si ferme qu’aucun péril ne le freine. Surtout, je percevais pour la première fois, chez l’un et l’autre, la nature profonde de ce que peut être le « sens du tragique », cette vertu si rare permettant de surmonter toutes les épreuves. En somme, il y avait dans ces deux livres davantage d’apprentissage du monde et de la vie - seules choses qui comptent en définitive - qu’on n’en pouvait trouver sur les bancs d’une école à pâlir au-dessus de ternes ouvrages. Je compris que Shakespeare avait raison quand il fait dire à Hamlet : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horacio, que n’en pourra jamais rêver ta philosophie… ».

 

      Puisque le destin n’a pas voulu réunir le père et le fils, j’ai porté pendant quarante ans le projet de les voir revivre ensemble dans une même collection littéraire. Voilà qui est fait désormais - et la concrétisation de cette lointaine promesse suscite en moi une émotion puissante. D’autant que la collection « Points aventure » comporte aussi deux titres - Boréal et Banquise - du grand explorateur polaire Paul-Emile Victor qui fut le premier à éditer les Maufrais dans les années cinquante. Il dirigeait alors chez Julliard une collection appelée La croix du sud. Comme la fortune a bien voulu que je sois également l’un de ses lointains successeurs à la présidence de la Société des explorateurs français, j’y vois un signe - volontairement provoqué à vrai dire - du passage de flambeau entre les générations. Je ne suis dans cette affaire qu’un « passeur » transmettant ce qu’on lui a légué.

      Puisse-t-il se trouver parmi les jeunes lecteurs de cette nouvelle édition une âme assez rêveuse pour maintenir demain cette transmission de l’héritage des Maufrais.

Patrice F.