Pourquoi il faut lire... Joseph Roth

June 10, 2018

Un hier beau et meurtri

 

      À cette époque, je notais la date d'acquisition des livres au crayon, sur la première page. J'avais emprunté le rituel à un ami de fac sans savoir très bien quelle pouvait en être la signification car j'aimais, depuis l'âge où j'ai su écrire, faire des encoches dans le bois du temps, selon le mot de Philippe Forest. Autrement dit, planter des balises signifiant

        ici, maintenant,

   avec la conviction que, plus tard, un sens apparaîtrait.

     Je sais donc que j'ai acheté "Croquis de voyage" de Joseph Roth en grand format le 9 septembre 1994, et je me souviens que c'était dans une librairie du boulevard Saint-Germain qui a tristement fermé depuis. De Roth, je ne connaissais que "La Marche de Radetzky", et l'adaptation télévisée saisissante qu'en avait tirée Axel Corti. J'avais 24 ans, et une fascination illimitée pour Vienne, ses cafés, ses écrivains, ses musiciens, son Prater, son Ring, ses pâtisseries dont j'ai su écrire les noms avant d'en connaître le goût. J'avais la nostalgie d'une époque que je n'avais pas connue, d'un territoire où je n'étais pas née, je passais des week-ends entiers à lire Zweig, Schnitzler et Bashevis Singer.

        J'étais romantique, mais aussi journaliste.

      J'avais commencé l'année 1994 en accompagnant un voyage de parlementaires européens à Auschwitz, puis je m'étais rendue dans Sarajevo assiégée, m'étais retrouvée à un mètre de Bill Clinton sur la plage d'Omaha Beach, pour commémorer le cinquantenaire du débarquement en Normandie et j'avais passé l'été entre Vienne et Prague. Dans quelques mois, les accords de Schengen entreraient en application et pas un jour ne s'écoulait sans que je prononce le mot "Europe". Celle d'un hier beau et meurtri, celle d'un lendemain qui sourirait.

       Impossible, dans ce contexte, de ne pas tendre la main vers le livre de Roth, et découvrir son oeuvre de journaliste exceptionnel. Il avait arpenté l'Europe durant les vingt années qui précédèrent la Catastrophe. Il avait regardé, écouté, croqué les scènes de vie qui s'offraient à lui pour prendre son lecteur par la main et l'emmener voir une pièce de théâtre à Moscou, se poser des questions sur la place de la féminité et de l'érotisme en Union soviétique, aller au marché de Varsovie, à la sortie du quartier juif, rire avec les petits colporteurs et les marchands d'allumettes "pauvres, sales, envahissants et toujours de bonne humeur", décrire une gigantesque publicité surplombant les toits de Paris où un nourrisson obèse faisait de la réclame pour un savon, symbolisant, aux yeux de Roth, "l'Amérique au-dessus de Paris". Et de tous ces visages, de toutes ces situations, de tous ces détails, il avait tiré des textes d'une sensualité étourdissante, mais aussi des conclusions qui l'horrifiaient et lui faisaient écrire dès 1930 (la phrase était citée dans la quatrième de couverture) : "Tout est déjà là : la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang."

     

 

    C'est ainsi que j'ai lu ce livre une première fois, ainsi que je l'ai relu récemment : avec le sentiment de traverser le temps pour contempler, en compagnie d'un prophète, un monde sur le point d'être englouti. Sans compter que les génies ont la qualité d'être intemporels, et de s'adresser à nous quel que soit le moment où on les lit. Il se trouve donc que le premier chapitre du livre que vous tenez entre les mains s'intitule "Le bateau des émigrants".

       Que dire après cet écho si contemporain?

      Que je donnerais beaucoup pour savoir comment les mots de Roth résonneront dans vingt ans, car je suis sûre qu'il nous parlera encore, dans un autre ici et maintenant qui nous livrera un éclairage sur notre époque affolante. En attendant, un livre comme celui-ci, par son intelligence, sa vivacité, son ironie et même par son désenchantement, est d'un indispensable secours. Il nous dit qu'il est possible de penser le présent du monde en observant ceux qui le peuplent, en d'autres mots, en posant sur lui un regard d'une rare humanité.