Pourquoi il faut lire... Olga Ilyina-Laylle

July 8, 2018

 

   Quand l'histoire s'emballe en une succession de révolutions, guerres civiles, invasions et autres conflits, les simples témoins sont emportés et oubliés, et disparaissent dans un tourbillon de massacres, de combats ou d'exodes. Dates et traités effacent alors des destins d'êtres humains comme la surface lisse d'une mer calme succède à la furie d'un océan déchaîné.

   Jusqu'à une époque récente en Occident, l'émigration russe par l'Extrême-Orient a été longtemps ignorée. Alors que les émigrés vers l'Europe trouvaient tant bien que mal leur place dans un pays d'accueil et y apprenaient la langue, il en était autrement en Chine. A part quelques spécialistes et interprètes, les exilés tentaient surtout de préserver ou de reconstruire des îlots culturels russes dans quelques métropoles, principalement Harbin, Pékin, Tianjin, Shangai, où ils avaient trouvé refuge. La précarité et l'ostracisme leur firent comprendre la difficulté, si ce n'est l'impossibilité, d'y envisager un avenir durable. Même pour les plus tenaces, la Chine se révéla terre d'un passage plus ou moins long, plus ou moins périlleux, plus ou moins douloureux.

      Ce fut le cas pour Olga Ilyina-Laylle, née dans une famille de la noblesse russe, comme pour les Russes blancs ayant fui leur pays vers l'Est, par la Sibérie jusqu'en Chine, entre 1917, début de la révolution bolchevik, et les années qui suivirent la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec patience et allant bien au-delà de ses mémoires éditées en 1998 à titre privé, "Ariadna ou Flammes sur l'Extrême-Orient", Olga a apporté à mes nombreuses questions des réponses me permettant de découvrir son expérience courageuse dans un quotidien dangereux, chaotique et incertain, de faire revivre ses rencontres avec des personnages singuliers aux destins aussi fragiles que le sien, au milieu d'événements dont ils ne pouvaient percevoir alors la portée.

 

     Olga est née à Petrograd, en 1917, à la veille des cinq jours de la révolution de Février qui suffirent à renverser l'Empire russe. Après trois années d'une longue traversée de la Sibérie, au milieu des combats de la guerre civile, échappant de peu aux attaques des Rouges et aux exécutions, elle est arrivée en 1920 avec sa famille à Harbin, une ville russe dans le nord-est de la Chine, le Dongbei, qu'on appelle encore parfois Mandchourie. Sa "traversée", de Harbin à Saigon, s'est poursuivie pendant vingt-six années tumultueuses dans un Extrême-Orient en proie à des révoltes, invasions, guerres, massacres.

      A bien des égards, les étapes d'Olga, chinoises et indochinoises, de Harbin à Saigon en passant par Pékin, Tianjin, Qingdao, Shangai, Fort-Bayard, Hanoi, Hué, Saigon, Phnom Penh, m'étaient familières. Je les avais connues moi-même, en des époques et conditions bien différentes il est vrai, mais avant les transformations, récentes et radicales, nées de la révolution économique commencée à la fin des années 1970. Du moins ai-je eu la possibilité d'une lecture de terrain, en m'efforçant alors de m'imprégner des tensions et des épreuves traversées par ma narratrice et de ses émotions.

    Ce "long printemps d'exil", inspiré des propres mémoires d'Olga est le fruit de nos multiples conversations entre 2011 et 2014. Durant ces années, j'ai recueilli les souvenirs de sa longue et courageuse entrée dans la vie, dans la Russie en révolution, dans la Chine des "seigneurs de la guerre" et envahie par les Japonais, jusqu'à l'Indochine pendant la Seconde Guerre mondiale et dans ses suites immédiates.

    Pour prolonger et approfondir ses propres souvenirs, tout en les respectant fidèlement, j'ai utilisé d'autres témoignages. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de consulter, entre autres, les ouvrages d'Olga Bakich et Carol Ueland, de Valeri Yankovsky, de George N. Kates, et d'interroger mes proches, acteurs ou témoins d'événements mentionnés.

     Le témoignage d'Olga Ilyina-Laylle ne s'intègre pas seulement dans l'Histoire, il plonge aussi dans le domaine des épreuves et des émotions. Il est intensément humain.

 

Michel Jan