La mer pour aventure




Une tempête à effrayer les âmes les mieux trempées, de mystérieux naufragés perdus dans les tréfonds du Pacifique oriental, la vie en milieu confiné d'un patrouilleur austral lancé sur les mers tumultueuses des Quarantièmes rugissants, tous ces textes - et quelques autres - écrits par neuf "écrivains de Marine" français, nous rappellent une chose fondamentale : la mer a toujours été, est encore, et sera longtemps pour les hommes, l'un de leurs cinq "territoires d'aventure", à l'égal de ces autres espaces naturels que sont la montagne, le désert, la jungle et le ciel.





Territoires d'aventures... En fait, j'entends par là : territoires de liberté. N'existe-t-il pas un lien consubstantiel - charnel, même - entre aventure et liberté ? Ne se nourissent-elles pas l'une de l'autre comme deux sœurs siamoises ? Ne marchent-elles pas main dans la main, inséparables à jamais ? Ne devrait-on pas, d'ailleurs, faire de ces deux mots des synonymes ? Et leur ajouter une autre consubstantialité, celle qui les attache à la littérature ? C'est, à mes yeux, ce que disent tous les livres d'aventure imaginés par les plus grands écrivains de notre civilisation. De London à Conrad et Graham Greene, de Melville à Kessel, Hemingway ou Saint-Exupéry - sans oublier Homère et Cervantès, bien sûr -, ils chantent la même histoire par-delà la diversité de leurs livres. Contrairement aux apparences, ils ne suivent pas des routes parallèles : ils se rejoignent immanquablement quelque part. Les écrivains de cette famille, de cette lignée, forment un monde à part, une culture différente, faite d'énergie, d'élan vital et d'audace. Avec eux, l'homme n'a plus peur de rien.

Aventure, liberté, littérature... Ces trois entités une fois liées disent tout, ou presque, sur ce que nous pourrions appeler le "cercle de la vie vivante". Et chacune des trois exprime la potentialité des deux autres dans le chatoiement des différentes facettes les composant. Leur fusion appartient, de ce fait, à une volonté d'exister autrement, différemment. Du moins pour les hommes qui, se souciant de leur condition, se gardent de séparer ce qui ne doit pas l'être. Pourquoi, d'ailleurs, mutiler davantage l'individu éclaté du XXIe siècle naissant, sommé sans cesse de se spécialiser au détriment d'une vision élargie, complète et compréhensible, du monde et de ce qui peut expliquer sa marche ? Parce qu'aventure, liberté et littérature, ces trois dimensions de l'homme complet, appartiennent au dictionnaire universel et intemporel de la vie intense. C'est ainsi. En tout cas, c'est ainsi que je vois les choses, c'est ainsi que je les assume, c'est ainsi qu'elles me guident.

Mais je vois aussi, hélas, que les temps modernes font subir à l'aventure comme à la liberté et à la littérature, une érosion de leur essence même. Car comment concilier la liberté - c'est-à-dire le fait de penser et d'agir par soi-même - avec le formatage de la pensée sous le joug de plus en plus pesant de l'air du temps ? Comment imaginer la littérature du futur dans le carcan implacable des modes et des pressions économiques qui ne cessent de s'accentuer ? Enfin, comment vivre pleinement l'aventure alors que l'enfermement de nos existences dans la prison des normes - dont le foisonnement pourra bientôt être qualifié de tropical - suit une courbe exponentielle ? Sans parler de l'instauration progressive mais inéluctable de la société de surveillance généralisée. Le filet se resserre. Nous manquons déjà d'oxygène. Il se pourrait bien que nous ne puissions bientôt plus respirer - je veux dire : véritablement respirer.

Territoires d'aventure... Je remarque autre chose : la montagne, le désert ou la jungle sont peuplés d'hommes - du moins à des degrés divers - alors que la mer ne l'est que par les poissons et le ciel par les oiseaux. Ces deux espaces naturels ne sont pas dédiés aux hommes. Ils leur sont étrangers. Par conséquent, ils constituent une conquête. Naviguer sur la mer ou voler dans le ciel relèvent d'un ordre différent de la vie aventureuse et de la liberté qui lui est associée. Les marins et les aviateurs seraient-ils des gens un peu à part ? Peut-être. Mais la question intéressante est celle-ci, je crois : se pourrait-il qu'aller dans le ciel ou sur la mer procure davantage de liberté que de s'aventurer dans les déserts, les jungles ou les montagnes ? En vérité, je n'en sais rien mais j'aime ce genre de questionnements. Ils nous tiennent en éveil, aux aguets, sur nos gardes. Et qu'est-ce que l'aventure - et l'esprit qui doit lui être impérativement associé pour dépasser la simple gesticulation musculaire - si rien n'éperonne notre intelligence, n'aiguise notre curiosité, n'attise notre étonnement ? C'est de ces aiguillon que jaillissent habituellement les principes de toute philosophie. Eux seuls peuvent faire de l'aventure un outil de connaissance destiné à l'élaboration d'une philosophie de l'existence. Découverte cruciale qui permet de justifier l'utilisation de notre raison dans la pensée des choses du monde réel et non dans l'abstraction pure intéressant le plus souvent ceux qui font profession de philosophes. La pensée se nourrit de l'action qui elle-même ne cesse de se penser. On philosophe vraiment.

Les lecteurs des textes de ce livre, limités à la mer - il me fut donc songer à un prochain volume sur l'aventure aérienne... -, jugeront de tout cela par eux-mêmes. La variété des récits que nous leur proposons devrait le leur permettre.

Mais avant cela, une dernière question : si nous lions aventure et humanisme - autrement dit, si nous abordons le concept "d'aventure humaine" -, que représente la mer, ce lieu immense dépourvu d'hommes légitimement chez eux ? Cette interrogation m'a toujours fasciné. J'en dirais ceci aujourd'hui : la mer est tout d'abord, et c'est évident, un espace géographique qu'il faut franchir pour aller à la rencontre - positive ou négative - d'autres hommes. Mais elle représente aussi, pour ceux qui s'y engagent, le lieu d'un entre-soi où se produit une façon différente de se rencontrer, une façon la plupart du temps involontaire. La rencontre entre marins n'est pas le but premier des marins. Ils ne partent pas en mer pour approcher d'autres hommes qui sont eux-mêmes en mer. C'est subsidiaire. Ce constat nous fait revenir à une réalité brutale concernant la mer : c'est par effraction qu'on y entre, que l'on pénètre ses espaces immenses - une effraction qui se fait à l'aide d'instruments appelés bateaux. Dès lors, les rencontres humaines se produisant sur ces bateaux se placent nécessairement sous un jour différent, souvent extrême. Les bateaux sont des laboratoires humains d'un exceptionnel intérêt, absolument uniques en leur genre, mais d'une grande exigence. Sur un navire, on ne s'échappe pas. On demeure. Et "demeurer", signifie : "faire avec les autres". Ces autres ce sont à la fois ceux de l'intérieur du bateau - en la matière, la crainte des mutineries a longtemps été la hantise des capitaines - et ceux de l'extérieur du bateau - dans ce domaine, la peur des pirates a toujours constitué l'angoisse des équipages. De nos jours, les choses se sont nettement "civilisées" mais les navires demeurent, quelle que soit leur taille, des milieux confinés où l'on peut moins tricher qu'ailleurs et où tout s'exacerbe très vite.

Alors ? Alors, l'essentiel pour moi est ce que je retiens de la mer quand je la contemple des heures durant, appuyé à la lisse de mon navire. Elle est à l'image des vagues qui ne cessent de l'agiter : toujours identique à elle-même et pourtant jamais semblable. Tout y est donc possible. D'une certaine manière, c'est ce que disent les textes de ce livre.

Patrice Franceschi

Posts à l'affiche
Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Twitter Basic Square
  • Google+ Basic Square